Mon ici (-> "Un très bel orage a fissuré le ciel")


J'ai grandi dans les murs, sous les dalles et dans les effluves des égouts des RER franciliens.

Mon teint avait la couleur du béton. Mon âme était pleine comme la ville. Toujours au bord de l'explosion.

En moi : aucun espace vide. Pas d'espace sonore. Pas d'espace visuel. Tout était toujours plein et écrasé.

Les horizons les plus éloignés qui m'étaient donnés d'avoir étaient ceux que m'offrait la SNCF. Depuis les fenêtres du train de banlieue, je regardais les friches industrielles succéder aux grillages des jardins pavillonnaires.

Horizon clos, jardins clos, cité close. La vie retranchée des pavillons comme des quartiers.

Autisme généralisé. Terreur infligée, que l'on joue pour exister. Terreur ressentie quand les jeunes mâles veulent s'imposer. Coups de poing, tirs de grenaille...

Le pétard qui se fume dans le wagon de service. Échange de salive sur un bout de carton – dernier moyen de fraterniser.

Et puis des flics, des militaires, des ouvriers et des caissières. Il y avait aussi les chômeurs mal fagotés fonçant sur Paris : 45 mn de trajet à relire leur curriculum vitae. Celui-là est heureux, il a un « entretien »... Celle-là est anxieuse du désespoir où l’emmène le train.

*

Chaque été, je partais dans le sud, dans les montagnes du sud Lozère. J'étais chanceux.

Les trois premiers jours, c'était toujours une ivresse... Il y avait l'horizon, les étoiles, la nuit. Il y avait le bruit fracassant des insectes au mois d'août. Les orages diluviens. Ciel zébré et déchirement du firmament.

Il y avait l'odeur. Une odeur puissante qui m'envahissait - imprégnait chaque fibre, chaque atome de mon corps. Tout n'était qu'étendue et parfum. Un sentiment d'infini, de possibles, de lendemains. Mon être prenait consistance ici. Mon ici.

Nulle barrière, nul lieu clos à l'époque. Aucune peur. Un sentiment de sécurité totale. Une communion avec les reliefs, les rochers et les torrents. Rien de commun avec ce sentiment parisien d'être rempli, bourré, gavé et écrasé du dedans.

Mon idée de la liberté a germé lorsque j'avais 4 ou 5 ans, et c'était dans ce lieu avec ses chemins, ses mûriers, ses ruines et ses trous d'eau. C'était les sources et puis mes fugues dans les genêts. C'était ma solitude dans un monde me comblant en tout. C'était cette lumière, cette chaleur, cette bonté gratuite et comme déposée à mes pieds, dans mes oreilles ou sur ma peau. C'était l'ivresse et puis plus tard, le sentiment de ne pas le mériter – d'être trop laid et insignifiant pour ce pays qui s'habillait peu à peu de barbelés.

C'est à 13 ans que j'ai eu honte d'être ce que j'étais pour la première fois. Devant toute cette générosité, je me sentais voleur et ingrat. C'est à cet âge que je sus ma crasse, la pollution que je représentais pour tous ceux qui affichaient devant chez eux : PROPRIÉTÉ PRIVÉE – DÉFENSE D'ENTRER.

Je me jugeais indigne de ce pays. En écho les autochtones de mon âge murmuraient : « parisien : tête de chien ! ».

Et pourtant, la trace de ce royaume demeure indélébile en mon âme. Je suis marqué au plus profond de moi-même par les herbes jaunies des terrasses en été, par les briques brûlantes mises dans mon lit en hiver.

Aussi loin que je m'en souvienne, il y avait cette évidence : vivre là et non mourir là-haut. Depuis que je parle, je crois n'avoir jamais dit autre chose que ce désir de la roche, de la paille, des reliefs et du torrent.

C'est un désir de vie répondant à une asphyxie. C'était mon rêve, c'était ma vie. C'était mon air, mon élément. C'était la matière même de mon existence. C'était la glaise de ce que j'aurais pu modeler.

Mais ce que j'aurais pu accomplir s'est déchiré sur leurs barbelés – la haine m’enivre, rien qu'en écrivant le mot : barbelés.

*

Dans ce sud-Lozère, chaque chose, chaque détail, avaient un sens. L’ennui d'exister y était balayé. Les performances scolaires, sociales et familiales en étaient bannies. Mes prédateurs n'y avaient pas accès. Sentiment de sécurité, d'être à ma place.

Là d'où je venais, il ne poussait jamais que l'ennui et le vide. Un climat de fatalisme résigné où le culte de l'instant, vif et brutal, n'a d'autre but que d'occulter la nullité du futur – futur qui n'est jamais qu'un autre présent.

Tout n'y était que menace : la réussite ou vivre sous les ponts ; être une fierté et ne pas être une déception ; frapper le premier, brutalement et gratuitement, pour ne pas être le faible...

Violence constante et profond sentiment d'abandon.

Muet et associal les premières années de ma scolarité, j'attendais des journées entières que l'on vienne me chercher derrière le portail de l'école. À la récréation, je restais muré dans le silence. Face à la férocité de mes semblables, j'attendais et me cachais sous un banc de la cour ou dans les toilettes.

*

Élevé par ma tante, je ne croisais ma mère que furtivement. Tout petit, je m'allongeais sur le tapis sous le lavabo où elle posait son sèche-cheveux. Coiffure et maquillage étaient la dîme de son ascension sociale. C'était pour moi l'instant de tendresse - celle d'un animal domestique lové à ses pieds...

Mon père, quant à lui, subissait une vie qu'il ne voulait pas. Il s'extrayait toujours du foyer tantôt pour faire du théâtre, tantôt pour militer. Lorsqu'il était là, il s'enfermait dans la cuisine ou il allait dans son potager. Il fuyait une vie qui ne lui apportait que frustration et mélancolie. Plus tard, tandis que le mépris et la haine pour les gens acceptant la médiocrité (ou déroulant des barbelés) me conduisaient à rendre chaque coup reçu, j'ai découvert que je l'aimais et que je le respectais pour avoir voulu échapper à la laideur d'une normalité qu'il n'accepta jamais.

*

Le vide. Le rien. Un univers de silence qui pesait. Appréhension des repas du samedi midi et du dimanche.

Le samedi, le repas avait lieu dans le territoire de mon père : la cuisine. S’il avait des choses à dire, c'était là que ça sortait. Et malgré la fréquence de ses reproches, ces derniers ne tenaient qu'en un mot : personne ne se parle, on s'ignore tous.

La vérité, c'est que nous n'avions rien à nous dire - lui, ma mère et moi...

Mon leitmotiv d'alors était :

S'accrocher coûte que coûte pour ne pas crever ici.

Aujourd'hui, l'épitaphe que porte mon rêve défunt est celui-ci :

Dépouillé de son humanité par les barbelés,

il ne reste de lui qu'un monstre incendiaire...

Extrait du recueil de texte de Joseph Kacem, Un très bel orage a fissuré le ciel - Autopsie d'u bouffon, Editions du Pont de l'Europe, publication été 2015.

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